Sueur noire de Sid-Ali Mazif (1972)

« A mon avis, il faut d'abord songer à créer des oeuvres nationales avant de vouloir conquérir le monde avec des oeuvres spectaculaires. »

Ces propos de Sid-Ali Mazif, le réalisateur de « Sueur Noire » (1972), illustrent la détermination du cinéaste de cerner la réalité sociale algérienne dans sa dynamique historique.

L'émission « Ecrans du Sud », animée par le critique de cinéma Abdelhakim Meziani propose ce soir, mercredi 07 novembre 2001, ce film sur la condition des ouvriers mineurs de l'est du pays, dans l'Ouenza précisément, et ce, à la veille du déclenchement de la Révolution armée de 1954. En axant le débat sur les dures réalités algériennes de l'époque, les participants conviés sur le plateau mettent en relief ces liens fondamentaux entre la prise de conscience nationale anticoloniale, l'étape de la révolte et de la Révolution et aussi une réflexion sur l'importance de l'image, vue en tant que réfèrent de la mémoire historique algérienne. Maître Ali Haroun, ayant vécu pleinement cet engagement anticolonialiste, et auteur notamment de La 7e wilaya, livre avec conviction ses remarques relatives au film. Le journaliste de L'Expression, Salim Aggar, met lui aussi en relief cette pertinente relation du cinéma et de l'histoire nationale. Car le film demeure un indicateur socio-historique pour une relecture d'une période déterminante donnée. Ce petit village minier de l'Ouenza va apparaître et fonctionner comme un microcosme dans l'univers algérien, marqué par les violents antagonismes qui opposent la colonie de peuplement et la communauté dominée. Le thème dominant du discours cinématographique de Mazif s'articule entre cette action manifeste de l'humiliation indiscutable du colonisé et le mépris affiché du colonisateur. Cette pratique discriminatoire de la colonisation entraînera l'exclusion du jeune Aminé Boularas (Hasni Kitouni) du collège, et l'orientera vers les travaux éreintants de la mine. La nouvelle vie de ce jeune introduit de nouveaux paramètres de résistance, comme un refus permanent de se plier aux vexations répressives coloniales, comme une forme de combat, aspirant pleinement aux horizons de liberté. Les dures et pénibles conditions de travail des mineurs, leur exploitation éhontée par le responsable administratif Borsocq (Gravouille) vont enclencher un mouvement de résistance des mineurs, alors que les valeurs militantes et courageuses d'Idir vont cristalliser tout ce faisceau révolutionnaire, où l'action de masse permettra le déclenchement d'une grève générale. Dans un entretien, Mazif précise son point de vue de cinéaste : Il est, à mon sens, important de parler de cette phase qui a précédé la Révolution, de faire une approche critique des implications qui ont déterminé la lutte de Libération nationale » En se penchant sur les fondements socio-historiques d'une catégorie sociale ouvrière, Sid-Ali englobe dans sa démarche ces acteurs venus de sphères socioprofessionnelle diverses, s'impliquant totalement dans le processus d'émancipation nationale, pour atteindre les rives écarlates de l'Indépendance. La problématique centrale dans l'oeuvre filmique de Mazif met en action les acteurs sociaux dans cet extraordinaire mouvement de Libération collective d'une nation.

Après le regard des enfants sur la guerre dans La rencontre (1968), Le messager (1970) avec le monde paysan d'un village des Aurès, Les Nomades (1975) qui traite de la révolution agraire, Leïla et les autres (1978) qui touche au monde féminin, ainsi que Houria (1986) qui illustre les difficultés du couple dans la société, le cinéaste développe une démarche méthodologique cohérente en ce qui concerne les divers aspects de la dynamique sociale algérienne. Le spectateur assiste ainsi à une réappropriation du champ de la mémoire d'un peuple, depuis les premières formes de résistance pré-Novembre 1954, durant la guerre d'Indépendance 1954-1962, et enfin, à cette configuration des structures sociales post-indépendance marquées par toute une incursion réflexive de ce cinéaste impétueux.



Ecrans du Sud permet cette réappropriation du monde algérien dans sa filmographie nationale. Le film n'est-il pas une balise essentielle dans l'approche historique et événementielle de la société algérienne ? Avec Sueur noire, Meziani souhaitait triompher des laideurs de la déshumanisation colonialiste ; il voulait aussi restituer aux téléspectateurs toute une tranche événementielle comme pour offrir cette blancheur de l'aube, celle où resplendit la force de filmer une épopée, c'est-à-dire l'extraordinaire itinéraire fécondant d'une Nation.

M.C. Ghebalou (L'Expression mercredi 7 novembre 2001)

Sueur noire de Sid-Ali Mazif (1972)
Réalisation et scénario : Sid Ali Mazif (Premier long métrage de Sid Ali Mazif)
Production : RTA.
Année 1972. 16 mm gonflé en 35 mm.
Noir et blanc.
1h40


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